dimanche 25 septembre 2011

Irlande, Enchanteresse et Bien-Aimée



"Je le vois marcher près de la mine de plomb, pointant du doigt ses cheminées. Je gravis sa spirale dans le chaos d'une tornade, battue par le feuillage mouillé, et j'entends ses murmures, ses enjôlements. Sifflets et coups de sirène lointains des remorquers sur l'East River. Je me métamorphose en cité, mon corps est une carte, ses capillaires des ruelles, mon coeur, c'est Times Square. La nuit dernière j'ai rêvé que j'étais un livre d'histoires aux pages non coupées. Un pauvre bouquin que nul n'ouvrait."


Irlande. Début du XXème siècle. Muse raconte un amour passionnel entre l'actrice Molly Allgood et le dramaturge John Milligton Synge. Deux êtres aux tempéraments opposés, l'un fougueux, l'autre fragile et acharné de labeur. Au delà de cette histoire passionnante, Joseph O'Connor rend compte de l'atmosphère artistique et populaire qui règne au début du siècle, à Dublin. On y trouve le théâtre de l'Abbaye, concentrateur d'une émulation qui révèle des acteurs talentueux ainsi que des auteurs tels que William Butler Yeats. 
Grâce à un va-et-vient chronologique et formelle, écho de l'âme  bouillonnante et usée de Molly devenue vieille et alcoolique, cette passion tragique est magnifiée. Elle me fait penser  à l'histoire de John Keats et Fanny Brawne, qui rappelez-vous, était si bien adaptée par Jane Campion, dans le très élégant Bright Star.
Une littérature exigeante, sans compromis qui ravira toutes les lecteurs et lectrices avides d'idéalisme. Un style poétique pour un auteur faisant une déclaration d'amour à sa patrie.
UNE OEUVRE LUMINEUSE ET EXIGEANTE. 


Muse, Joseph O'Connor éd. Phébus 19 €
Inishowen, Joseph O'Connor éd. Libretto 11,90 €

lundi 19 septembre 2011

Y a d'la Rumba dans l'Air !

A la manière de Chaplin ou de Laurel et Hardy, les films de Dominique Abel et de Fiona Gordon me transportent et m'enchantent parce qu'ils réunissent tout ce que j'aime à savoir le burlesque, le clownesque, l'absurde, le langage corporel, l'économie des mots, l'amertume, la fraîcheur et la poésie, toujours la poésie. J'en redemande, encore et encore.
La fée, réalisé par Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy (en ce moment sur vos écrans) est un film décalé et inventif. Courrez découvrir cette fantaisie belge, sucrée et acidulée.




lundi 5 septembre 2011

Souvenirs Souvenirs je vous Retrouve dans mon Coeur

J'avais fait un billet sur Les souvenirs de Foenkinos puis je l'ai effacé parce qu'il était vraiment mauvais. J'ai donc consenti que mon esprit erre et suis arrivée à cette réflexion que ce roman m'avait laissé sur une impression tiède malgré quelques très beaux moments passés en sa compagnie. Tout d'abord le début, qui m'a touché à tel point que j'ai pleuré (deux fois en 2 semaines alors que jamais un livre ne m'a fait pleurer !). La scène du début m'a projeté dans mes propres souvenirs : 

"Je suis resté un long moment à l'observer (le grand-père mort du narrateur), puis mon père est arrivé avec un visage que je ne lui connaissais pas. Pour la première fois, je le voyais pleurer. C'est tellement étrange pour moi d'assister à ça. Ses larmes étaient un poisson avec des jambes. J'avais toujours eu l'impression que les parents ne pouvaient pas pleurer. En nous donnant la vie, ils se desséchaient les yeux. (...) Nous sommes restés un long moment sans parler. Trois générations d'hommes. J'ai pensé qu'il serait le prochain, et c'est ce qu'il devait penser lui aussi."

Thé, riz au lait et... souvenirs
Puis, j'ai trouvé très poétique la fugue de la grand-mère, en quête d'indépendance et de bonheur. Plus tard, je me suis dis que vraiment c'était un roman absolument charmant, avec un sens du détail, de l'absurde, de la pudeur. Mais David, quand iras-tu plus loin encore ? A poil David ! il me manque ce petit quelque chose, cette petite flamme ! Malgré tout, je peux avancer avec certitude que cet auteur a du talent, avec un humour très pince-sans rire, ainsi que de l'élégance et qu'il mérite d'avoir sa place dans la Millie Liste !
UN TRÈS BON ROMAN, À LAISSER INFUSER !


Les souvenirs, David Foenkinos éd. Gallimard 18,50 €

dimanche 28 août 2011

La Belle Amour Humaine

"Laissez les choses à leur mystère. Maintenant que je ne vois plus, je ne trouve meilleur usage de ma présence au monde que de regarder par la fenêtre. Oui, deux hommes sont morts, deux maisons ont brûlé. Mais est-ce là le plus important ! Un jour, vous aussi vous mourrez. Quand viendra l'heure, posez-vous la question qui compte : "Ais-je fait un bel usage de ma présence au monde ?" Si la réponse est non, ce sera trop tard, pour vous plaindre comme pour changer. Alors, n'attendez pas. Les circonstances de la mort n'offrent pas de clé pour comprendre. La mort demeure pour le vivant la plus banale des occurrences, la seule qui soit inévitable. La mort ne nous appartient pas, puisqu'elle nous précède. Mais la vie..."



Sur une île des Caraïbes, dans un taxi qui la mène à un village côtier, Anaïse, en quête de ses origines écoute patiemment parler son guide qui la met face à sa filiation, loue son village, digresse et philosophe. Peu d'actions pour ce récit, mais une vision du monde dans sa globalité, humaine et piquante. Une ode à la simplicité, à la sagesse populaire, à la générosité et à la beauté, à ces détails qui, lorsqu'on sait les voir, nous procurent beaucoup de bonheur. Ce livre est aussi une parabole sur cette entité, ce village qui rend justice aux belles âmes, à ses habitants solidaires qui pourraient être des personnages d'un tableau de Millet ou de Courbet, sauf qu'ici ce tableau a pour titre La belle amour humaine. Un peu de naïveté, de la subtilité et une question pénétrante et récurrente, quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?
Loin des clichés de l'île d'Haïti -sans qu'elle ne soit jamais citée- et de la complaisance à décrire la misère humaine, Lyonel Trouillot nous offre un long chant profondément ancré dans la bienveillance, la douceur du monde, tout en pointant du doigt la violence des villes, la corruption. Il nous amène dans des territoires abyssaux, dans un style poétique, imagé, parfois acerbe mais ce que l'on retient, c'est cet énorme talent, cette immense qualité littéraire et ces diverses pistes de réflexion. Une musique contemplative, lyrique et richissime. 
J'ai trouvé ce texte bouleversant. Je crois même que c'est la première fois qu'un auteur français me touche autant et je crois savoir pourquoi. Lyonel Trouillot est francophone et manie la langue avec ses possibilités non soupçonnées, son altruisme, ses tripes et sa singularité.
La lecture de ce roman fut un moment de grâce, de vagabondage d'esprit et de bonté.


La belle amour humaine, Lyonel Trouillot éd. Actes Sud 17 €
Rue des pas-perdus, Lyonel Trouillot éd. Babel 6,50 €

mercredi 24 août 2011

La guerre niqua et le peintre s'exprima

"Toutes ces choses qu'on ne voit pas. Tout ce qui palpite sans figurer sur les images, ce qu'on éprouve avec force et qui se refuse à nos sens premiers. Et dont on voudrait tellement témoigner pourtant".


D'une part, le chef-d'oeuvre de Picasso qui rend compte de la tragédie de Guernica, symbole de l'horreur, représentant le massacre du peuple espagnol par l'armée franquiste, le 26 avril 1937. D'autre part et surtout, le tableau particulier de Basilio, peintre amateur, assez naïf et témoin des bombardements des  Nationalistes, figurant un héron cendré. Deux visions d'un même fait historique. L'un absent, l'autre présent.
Ce livre magnifique se focalise sur l'essence même de l'art. Pour notre protagoniste, la peinture témoigne du vivant invisible, de l'impalpable, d'une réalité différente de celle contenue dans les livres d'Histoire. Tel est le pouvoir de l'art, l'exploration des profondeurs, vibrantes, insaisissables impliquant un regard insoumis. L'art comme arme, l'art comme survie.
Antoine Choplin invoque notre imaginaire avec une écriture très visuelle, claire, faite de phrases courtes, poétique sans jamais être lyrique, pour ainsi donner corps à ce récit aux arômes végétaux, aquatiques et poivrés.
UN TEXTE BRILLANT !


Le héron de Guernica, Antoine Choplin éd. La Brune au Rouergue 16 €